#Coronarticle 21

Avant, j’étais persuadée que devenir adulte et responsable c’était un peu rentrer dans l’âge d’or de l’existence. Le sésame qui t’ouvre les portes de la liberté à foison et du bonheur à t’en sortir par les trous de nez. Évidemment. Être adulte c’est pouvoir tout et savoir tout, tout le monde le sait. Et le moi de mon enfance le savait très bien.


« Je n’ai pas besoin de prendre des cours de piano, maman, parce que le jour où je serai adulte je saurai forcément en faire. Parce que je serai adulte ! »


On pardonnera l’innocence du raisonnement bourré de logique fallacieuse.
On pardonnera aussi ma maman qui, du haut de sa pédagogie tout en franchise, réduisit en cendres en une parole toute ma vision du monde et ma confiance en l’avenir. Ô cruel désenchentement ! Il faut donc apprendre !

Aujourd’hui, je suis adulte. Et à part balbutier les quatre premiers accords de My heart will go on (et éventuellement, à grand peine, la comptine Frère Jacques) je ne sais pas jouer du piano. Mais je sais que je suis adulte et que, par là-même, il y a tout un tas de choses que je ne sais pas faire mais que, comble de l’ironie, je dois faire quand même.


Parce que je suis adulte.


Deux choses représentent selon moi la quintessence de l’âge adulte en cela qu’elles te demandent d’avoir non seulement la tête sur les épaules, mais bien vissée et bien remplie aussi. Deux choses qui me font toujours regretter cet état insouciant et ô combien heureux de l’enfance.
La première, c’est la paperasserie. Je redoute chaque année le moment de la déclaration d’impôts qui vient me suggèrer que malgré mon Bac+6 je ne sais toujours pas lire, ni compter. Et que ma mémoire laisse vraiment à désirer, puisque mon incompétence se renouvelle chaque année.
La deuxième, c’est démonter un siphon. Et pourtant, habitant Paris dans un vieux studio aux antiques canalisations, c’est presque inévitable. L’évier prend ça comme un jeu récurrent de refuser l’eau que je lui propose, et aucune méthode des plus douces aux plus féroces ne semble lui faire entendre raison. Alors régulièrement, les manches retroussées et le souvenir ému de mon enfance en travers de la gorge, je fais l’adulte. Et je démonte ce siphon.

C’est fou tout ce qui peut s’agglomérer, l’air de rien, dans une tuyauterie !
Tous ces bidules minuscules qui s’accumulent, au fil des années, sans que l’on y prête attention parce qu’après tout, c’est invisible, c’est caché, alors on peut faire comme si de rien n’était. Et tous ces bidules, minuscules au départ, inoffensifs, s’amassent et s’entassent et finissent par former un conglomérat bien dégueu qui te bouche un évier et te bloque une matinée. Même le plus fin filet d’eau ne semble plus pouvoir passer. Tout ça à cause de tous ces petits bidules minuscules qui s’accumulent.

Et qu’en est-il de tout ce qui s’accumule dans nos coeurs, au fil des années, à force de la vie qui s’écoule ?
Le souvenir d’une offense passée, une dispute pas digérée, une plaie jamais vraiment refermée.
Parce que c’est invisible, c’est caché, on fait comme si de rien n’était ?

Et ça s’amasse et ça s’entasse et ça peut laisser de la crasse. Rancoeur, rancune ou nostalgie, du ressentiment et l’amertume de « si seulement ça c’était passé autrement ». Et qui pour retrousser ses manches et libérer nos intérieurs de leur bouchon ?
Qui pour démonter le siphon ?
Pour nous donner de laisser l’enfance au passé et de marcher vers l’avant.
Vers un âge adulte où l’on peut faire le ménage dans nos canalisations mentales, et apprendre à par-donner et par-recevoir…



* Photo : moi, à l’âge où je n’avais ni à remplir des papiers administratifs ni à démonter des siphons.
Et en même temps, combien de riches expériences n’avais-je pas encore vécues, de riches amitiés n’avais-je pas encore connues, de riches convictions n’avais-je pas encore formées ! Alors à choisir… je t’en ferai des déclarations d’impôts, des contrats à mille astérisques et les mains dans le caca des canalisations.

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